«En Grande-Bretagne et ailleurs, on entend encore souvent parler d’une vision assez fataliste de la Russie »

D’après les éléments du discours prononcé lors de la table ronde de l’Institut de Politique Globale sur « L’autoritarisme russe, menace pour la sécurité mondiale »

«En Grande-Bretagne et ailleurs, on entend encore souvent parler d’une vision assez fataliste de la Russie. La Russie ne changera pas, même si Poutine quitte le Kremlin !»

Je suis un cherchur de longue date de la situation en Russie et en Ukraine. J’ai été le premier représantant de l’OTAN à travailler en Russie. C’était dans les années 1990, une époque très différente… On pensait qu’il ne pourrait jamais y avoir de guerre entre la Russie et l’Ukraine, car les Russes et les Ukrainiens étaient suffisamment proches. Et c’était, comme on le sait, une erreur de jugement. Depuis 2009, je suis chercheur au programme «Russie et Eurasie» à Chatham House.

Quelques mots sur la perception actuelle de la Russie dans les capitales occidentales, car j’en parle souvent. Ma première observation est qu’au cours des 35 dernières années, les pays occidentaux ont perdu la capacité de ce que j’appelle une réflexion stratégique sur la Russie. Après tout, la stratégie consiste à trouver les moyens d’obtenir ce que l’on veut. Pour le dire très simplement. Et pour une raison ou une autre, nous pensions qu’à la fin de la Guerre froide, nous avions obtenu ce que nous voulions de la Russie. Ou, plus précisément, que nous ne pouvions rien obtenir de mieux, malgré la dégradation évidente de la situation en Russie. Dans ce contexte, le bloc de sécurité des pays occidentaux, si je puis dire, a perdu sa priorité.

Les budgets de défense ont été réduits, les armées ont abandonné leur concentration sur la défense nationale. Nous commençons enfin à restaurer une partie de ce potentiel de défense. Mais le chemin sera long. Ce que nous n’avons pas encore entrepris sérieusement, c’est de restaurer notre expertise vis-à-vis de la Russie. On l’a laissée décliner à la fin de la Guerre froide, et les ressources ont été simplement redistribuées. Par exemple, au Royaume-Uni, des agents de renseignement russophones ont été envoyés étudier le pachto après 2001, lorsque notre attention s’est portée sur l’Afghanistan.

Pour comprendre la situation, j’ai demandé à un responsable britannique : que ferait le gouvernement britannique si Poutine mourait aujourd’hui et que le Premier ministre Mikhaïl Michoustine, conformément à la Constitution, devenait président par intérim ? Le responsable britannique m’a regardé sans trouver les mots justes pour répondre. Et j’aurais vraiment dû lui dire que je pensais que nous devrions faire mieux. Mais je pense que cela reflète tout d’abord un manque de préparation et de compréhension. Tant en Grande-Bretagne que dans d’autres pays (je pense que la Grande-Bretagne a encore une certaine expérience avec la Russie), on entend encore des opinions assez fatalistes sur la Russie. La Russie ne changera pas, même si Poutine quitte le Kremlin !

Et c’est presque comme s’il n’y avait aucune confiance dans la possibilité de la faire changer d’attitude. D’une certaine manière, l’Occident fait partie du problème, car nous voulons généralement croire qu’il y aura un jour un « bon tsar » à Moscou. Nous persistons à croire que la Russie ne peut être gouvernée que d’une seule manière. Cela signifie qu’il n’y a pas d’alternative à un régime autoritaire hautement centralisé. Comme nous le savons tous, pour maintenir un tel modèle, il faut une image d’ennemi. Ce qui, à son tour, justifie l’approche impériale du renforcement de la sécurité et l’idée que les frontières de la Russie sont infinies. Aujourd’hui, nous comprenons très clairement cette logique : la zone d’influence de la Russie ne pourra jamais être suffisante. Dans le cas de la guerre en Ukraine, les Russes affirment que, dans le cadre d’une révision du système de sécurité européen, ils doivent retirer les forces et les infrastructures de l’OTAN de Pologne et des autres pays d’Europe centrale. Franchement, c’est une pensée du XIXe siècle qui n’a pas sa place dans l’Europe du XXIe siècle !

C’est pourquoi je pense personnellement que nous devons aborder le problème principal, à savoir le système de gouvernance russe. Nous devons combattre l’idée que la décentralisation du pouvoir signifie automatiquement la désintégration de la Russie, car les pays occidentaux craignent franchement un tel scénario. C’est la théorie du chaos, le danger des armes nucléaires. Nous avons constaté à maintes reprises que les dirigeants occidentaux se sentent extrêmement mal à l’aise face à l’idée d’une réduction du pouvoir central en Russie. Je pense donc que nous devons nous concentrer davantage sur une approche analytique pour déterminer comment la Russie peut devenir une véritable fédération.

Nous avons commencé à observer des changements dans les années 1990. Je me souviens d’être à Moscou, du rôle du Conseil de la Fédération, où l’on pouvait observer des éléments des régions qui avaient une réelle influence, mais qui se sentaient néanmoins pleinement intégrés à la Russie elle-même, à la fédération. L’expérience de la décentralisation en Ukraine est donc, à mon avis, importante. Je dirais qu’elle est peu connue hors d’Ukraine et certainement très peu en Russie.

Au cours de ma carrière, j’ai eu l’occasion de vivre à l’étranger et j’ai beaucoup appris sur mon pays et sur moi-même, en quelque sorte, auprès des voisins proches du Royaume-Uni. Qu’il s’agisse des Belges, des Français, des Néerlandais ou des Allemands. Je dois aussi dire que les Ukrainiens et les Russes ont attiré mon attention sur certains traits de caractère que j’ai hérités en tant qu’Anglais, ou plutôt en tant que Britannique. Et je pense à la célèbre phrase de Rudyard Kipling, peut-être pas très à la mode ces jours-ci, mais qui a inventé cette merveilleuse formule sur ce que ceux qui ne connaissent que l’Angleterre devraient savoir de l’Angleterre.

Je parle de la nécessité pour la Russie et les Russes d’avoir davantage de contacts avec leur entourage et de mieux se connaître – auprès des Biélorusses, des Géorgiens, des Kazakhs et, bien sûr, des Ukrainiens. Car s’ils y parviennent et prennent davantage conscience de leur identité et de la façon dont ils sont perçus en tant que nation, je pense que cela les aidera à trouver leur place dans le monde du XXIe siècle. Ceci est de la plus haute importance pour l’avenir de la Russie, ainsi que pour la stabilité et la sécurité de l’Europe.

John LOW,
Responsable des partenariats internationaux, NEST,
Chercheur associé, Programme Russie et Eurasie, Chatham House

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